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L’épidémie de Covid-19 et ses conséquences

Comment les banques aident les agriculteurs à passer le cap

Publié le 14/05/2020 | par Florence Péry

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Pour la viticulture, les répercussions de la crise sanitaire s’annoncent déjà lourdes. La fermeture des caveaux, des restaurants et l’annulation des événements festifs, comme la foire aux vins de Colmar ou le marathon du vignoble (ici en photo), ont tari une grande partie des débouchés.
Florence Péry
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Avec l'épidémie de Covid-19, le paiement sans contact s'est généralisé. Les producteurs en vente directe avaient déjà les terminaux de paiement adéquats. Les autres ont dû s'équiper en urgence en faisant appel à leur banque.
Nicolas Bernard

Malgré huit semaines de confinement, les établissements bancaires sont restés en contact étroit avec leurs clients agriculteurs et viticulteurs. Pour les aider à surmonter cette crise inédite, ils ont mis en place un dispositif d’accompagnement. Les principales mesures se retrouvent d’un établissement à l’autre avec toutefois quelques variantes.

Quelles sont les conséquences du confinement sur la santé des entreprises du secteur agricole et viticole alsacien ? Huit semaines après son commencement, les banques tirent un premier bilan. Jean-Luc Beil, responsable du marché de l’agriculture et de la viticulture à la Direction régionale Nord du Crédit Mutuel, évoque des répercussions très différentes selon les filières. La viticulture, qui était déjà confrontée à un problème de stock et à la difficulté de retrouver des marchés, est la plus frappée, relève-t-il. Katia Ebersold, responsable du marché agricole et des professionnels au Crédit Agricole Alsace-Vosges et Marc Thirion, directeur du réseau entreprises et financements spécialisés, dont les équipes sont en charge notamment des agriculteurs et des viticulteurs à la Banque Populaire Alsace-Lorraine-Champagne (BPALC), confirment. « Pour les viticulteurs, c’est dur. Financièrement et moralement. On sent une grande inquiétude », souligne Katia Ebersold. La fermeture des restaurants, des caveaux de vente, l’annulation des salons et de tous les événements festifs ont tari une grande partie de leurs débouchés. Et nul ne sait quand les affaires vont pouvoir reprendre.

Moins nombreuses, mais gravement touchées aussi, les entreprises du secteur horticole, les paysagistes et les forestiers. « Les horticulteurs ont perdu bien plus que deux mois de chiffre d’affaires », indique Katia Ebersold qui s’attend à de graves difficultés chez les professionnels de ce secteur, contraints de fermer leurs établissements au plus mauvais moment. À l’inverse, constate Jean-Luc Beil, certaines filières agricoles ont vu leur activité boostée pendant le confinement, mais elles ont dû s’adapter à de nouveaux modes de vente. C’est le cas des maraîchers qui ont dû se réorganiser dans l’urgence pour pouvoir approvisionner leurs clients en direct malgré la fermeture des marchés. Dans la plupart des cas, l’engouement des consommateurs pour les produits locaux a largement compensé la perte des restaurateurs et des marchés, remarque la représentante du Crédit Agricole Alsace-Vosges. « Entre ces deux situations extrêmes, certaines filières suscitent tout de même quelques inquiétudes », note Jean-Luc Beil. C’est le cas de l’élevage qui souffre de la fermeture de la restauration hors domicile et fait face à une évolution de la consommation un peu erratique.

Crédit Mutuel : le pari de la réactivité

« Dans ce contexte, nous avons cherché à être très réactifs vis-à-vis de nos clients agriculteurs et viticulteurs, indique Jean-Luc Beil. Nous avons suspendu les échéances de prêt mensuelles pendant six mois. Et nous l’avons fait d’office en laissant la possibilité à ceux qui n’avaient pas besoin de cette suspension de remettre en route leurs remboursements sur demande. » Cette suspension d’échéance est accordée sans intérêts supplémentaires. Au bout de six mois, les professionnels se verront proposer une remise en route de leurs échéances si leur trésorerie le permet, ou un étalement de celles-ci avec un réaménagement de la durée du prêt. « Six mois, ça laisse à nos clients le temps de voir venir », estime le responsable du marché agricole et viticole à la Direction régionale Nord du Crédit Mutuel.

Deuxième dispositif : le prêt garanti par l’État (PGE). Ce prêt, proposé jusqu’à la fin de l’année, s’adresse aux entreprises dont la trésorerie est impactée par l’épidémie de Covid-19, y compris les entreprises agricoles et viticoles. Celles-ci peuvent emprunter jusqu’à 25 % du montant de leur chiffre d’affaires. Il s’agit d’un crédit de trésorerie d’un an suivi, si le client le sollicite, par un prêt amortissable de un à cinq ans, précise Jean-Luc Beil. Aucun remboursement n’est donc exigé la première année. Au Crédit Mutuel, la demande de PGE est très importante, constate Jean-Luc Beil. Toutefois, les agriculteurs ont été moins nombreux à déposer un dossier que les artisans et les autres professionnels. Malgré ce volume soutenu, « on arrive à répondre rapidement à ceux qui nous sollicitent car nous avons des mesures d’accord simplifié. »

Enfin, le Crédit Mutuel accompagne ceux de ses clients qui ont dû se mettre à la vente directe, en leur mettant à disposition des solutions de paiement, comme le terminal de paiement (TPE) virtuel, ou le TPE saisonnier. « C’est une gamme qu’on avait déjà avant cette crise, mais qu’on renforce actuellement, pour que ceux qui ont la possibilité de commercialiser leurs produits ne soient pas freinés dans leurs efforts. » Comme toutes les banques, le Crédit Mutuel a par ailleurs relevé de 30 à 50 € le plafond de paiement sans contact depuis le 11 mai.

 

 

Crédit Agricole : rassurer d’abord

Au Crédit Agricole Alsace-Vosges, le dispositif d’accompagnement proposé est assez proche, même s’il comporte des variantes. « Nous avons pris contact très rapidement avec nos clients pour les écouter, les rassurer », explique Katia Ebersold. La suspension des échéances a été proposée aux clients pour six mois, puis rapidement étendue à un an pour tenir compte des prêts à échéance annuelle. « Nous n’avons pas fait le choix de la mettre en place de manière automatique car tous nos clients n’en ont pas besoin », explique la responsable du marché agricole. Environ 2 000 prêts agricoles à moyen terme ont ainsi été mis en pause sur la zone Alsace-Vosges. Et ce, sans frais d’avenant ni majoration de taux. Même les « prêts à piloter », qui ne peuvent normalement être mis en pause qu’une fois, ont pu bénéficier une seconde fois de cette option.

Comme ses confrères, le Crédit Agricole Alsace-Vosges propose le prêt garanti par l’État. « C’est une très bonne solution qui apporte de la trésorerie immédiate aux entreprises ayant perdu du chiffre d’affaires, précise Katia Ebersold. La technique est innovante avec un prêt court terme sur la première année, puis une deuxième phase amortissable au choix du client. » Le Crédit Agricole applique la gratuité sur le court terme, hors coût de la garantie de l’État de 0,25 %, avec la volonté d’accompagner un maximum d’exploitations. Pour l’instant, le nombre de PGE souscrits reste assez limité - 200 dossiers pour le marché agricole sur le secteur Alsace-Vosges, ouverts à 80 % par des viticulteurs - mais elle s’attend à un deuxième round de souscriptions d’ici la fin de l’année. L’apport de trésorerie grâce au PGE ne dispensera pas les entreprises d’une réflexion sur leur rentabilité à plus long terme, estime Katia Ebersold, qui reste confiante dans la résilience des filières agricole et viticole. « Comme à chaque crise, c’est la capacité à se poser, à réfléchir, à écouter les conseils des experts et à prendre de nouvelles habitudes qui permettront de traverser le cap. »

Face au développement soudain du « drive » et des différentes formules de vente directe, le Crédit Agricole Alsace-Vosges a déployé d’office le paiement sans contact sur les derniers TPE qui n’en étaient pas pourvus et a activé sa solution de vente à distance afin de permettre les encaissements au moment des commandes en ligne. Et pour ceux qui n’avaient pas de site internet, une formule simplifiée à coût réduit a été proposée. Cette crise a bel et bien donné un coup d’accélérateur aux moyens digitaux, obligeant certains clients à une mise à niveau accélérée. Au Crédit Agricole Alsace-Vosges, une dizaine de collaborateurs ont ainsi prêté assistance aux clients peu habitués à utiliser les services en ligne en les accompagnant pas à pas dans les différentes fonctionnalités.

 

Banque Populaire : la nécessité d’avoir des filières performantes

Pour Marc Thirion, en charge des entreprises et des centres d’affaires agricoles à la Banque Populaire Alsace Lorraine Champagne (BPALC), la crise sanitaire actuelle va se transformer en une « crise économique majeure », de plus grande ampleur encore que celle de 2008-2009. Viticulture mise à part, l’agriculture lui semble toutefois un peu plus épargnée que d’autres secteurs économiques. « S’il y avait un enseignement positif à tirer de cette crise, c’est qu’un pays doit absolument assurer sa sécurité alimentaire. Elle rappelle l’importance du secteur agricole français, au moment où certaines filières commençaient à perdre pied, et la nécessité d’avoir des filières performantes pour assurer son indépendance alimentaire. »

La BPALC a pris des mesures d’accompagnement identiques pour tous ses clients professionnels, à savoir une suspension de six mois des échéances de crédits professionnels, voire privés. Elle distribue également le prêt garanti par l’État. Marc Thirion constate toutefois que, comparés à l’ensemble des professionnels, les agriculteurs sont moins nombreux à demander ce prêt : sur 1,2 milliard d’euros de PGE accordé par la BPALC en six semaines, seuls 15 millions d’euros ont été distribués aux agriculteurs.

Depuis deux ans, la BPALC faisait la promotion de ses outils monétiques lors de campagnes commerciales menées auprès des agriculteurs pratiquant la vente directe. L’essor actuel de ce mode de commercialisation la conforte dans ses orientations. Elle a pu équiper les quelques exploitants qui n’en disposaient pas encore des outils adéquats.

Si les chargés d’affaires agricoles de la BPALC ont cessé de se rendre sur le terrain depuis le confinement, Marc Thirion espère bien qu’ils vont pouvoir reprendre leurs visites en juin. La prise en charge des demandes, en tout cas, continue d’être assurée comme elle l’a été depuis le déclenchement de la crise sanitaire.

 

Florence Péry

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