Vie professionnelle

Jean Rottner sur le terrain

Rebondir après la crise

Publié le 29/05/2020 | par Bérengère de Butler

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Derrière les masques, de gauche à droite : Franck Sander, Denis Ramspacher, Patrick Bastian, Jean Rottner et Dominique Lux.
Germain Schmitt
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L'épidémie de SARS-CoV-2 a fait basculer des vies. Cette jeune femme travaillait à San Francisco. Elle est rentrée en France au début de l'épidémie, parce que contrairement aux États-Unis, la population bénéficie d'un régime général d’assurance-maladie.
Germain Schmitt

Jour après jour, le SARS-CoV-2 semble perdre du terrain. Peu à peu, les gens reprennent une vie pas tout à fait normale, mais presque. Le moment est venu de tirer des leçons de cette épidémie, dans tous les secteurs, y compris en agriculture.

Médecin urgentiste de profession, le président de la Région Grand Est Jean Rottner a été à son affaire lorsqu’il a fallu gérer dans l’urgence les multiples conséquences de l’épidémie de Covid-19. Désormais (soyons optimistes), c’est l’après qui se prépare. Et là aussi, il y a urgence. Il ne s’agit plus de sauver des vies, mais des entreprises, en leur donnant les moyens de se relever d’un ralentissement voire d'un arrêt total de leur activité. Si les agriculteurs, qui répondent au besoin vital de se nourrir, ont pu continuer à exercer leur activité, ils ont aussi subi les effets collatéraux de l’épidémie. Celle-ci a, par exemple, mis en évidence la dépendance de l’agriculture française à la main-d’œuvre étrangère. Quand celle-ci s’est trouvée bloquée par les restrictions de mouvement des populations, la question de savoir qui allait ramasser les asperges, les fraises et autres premières productions printanières s’est brutalement imposée. La profession agricole a réagi en faisant appel à la bonne volonté des Français privés de leur activité professionnelle et en mesure d’en embrasser une autre le temps du confinement. Un appel qui a été entendu, mais qui n’a pas suffi à remplacer complètement le contingent de bras venus de l’étranger.

Main-d’œuvre : moins, c’est mieux que rien

Le cas de la ferme Lux, située à Pfettisheim, est symptomatique de cette situation. Quelques chiffres suffisent à comprendre la problématique. L’EARL, dirigée par Dominique Lux, consacre 35 % de son assolement 2020 aux asperges en production, soit 34 ha. Le reste est dédié aux grandes cultures, et 15 % sont amputés par la construction du GCO. Ces 34 ha d’asperges représentent normalement 87 % du chiffre d’affaires de la ferme. L’an dernier, 100 % de la surface avait été récoltée, avec 140 t d’asperges à la clé. Cette année, seuls 15 ha ont pu être récoltés manuellement, 5 ha mécaniquement (les agriculteurs ont investi en urgence via la Cuma Asperges d’Alsace dans une récolteuse mécanique à 80 000 € en début de confinement), et 18 ha ne seront pas récoltés par manque de main-d’œuvre. Forcément, la production va chuter - Dominique Lux l’estime à 55 t - et le chiffre d’affaires aussi. Normalement, les asperges sont récoltées par un contingent de 70 saisonniers, quasiment tous étrangers. Cette année, ils ne sont que 58, dont seize Polonais. Les autres sont français, de tous horizons. Beaucoup viennent du monde de la restauration, un milieu pas si éloigné que ça de l’agriculture, mais d’autres viennent de beaucoup plus loin, comme cette jeune femme, qui travaillait dans le marketing à San Francisco, et qui a préféré rentrer au bercail le temps de l’épidémie… Les aspergeraies semblent être devenues un joyeux melting-pot : il fait beau, il fait chaud, des éclats de rire fusent entre les buttes, le short est de rigueur, les masques et les T-shirt, eux, sont optionnels.

 

 

« Par rapport aux inquiétudes que les agriculteurs ont pu avoir, le système a fonctionné, la main-d’œuvre est au rendez-vous et cela permet de sortir la production quand même. En outre, la grande distribution a pas mal joué le jeu de l’approvisionnement local », estime Jean Rottner. Une analyse que partage en partie Dominique Lux : « Nous avons eu énormément d’appels de gens qui souhaitaient venir ramasser les asperges. » Cet élan de la population vers les champs a été salvateur pour les agriculteurs : « Si on n’avait pas pu récolter, on perdait dix années de résultats », a calculé Dominique Lux. Aussi, même s’il a fallu former toutes ces bonnes volonté à la récolte des asperges, que certains étaient parfois trop éloignés du monde du travail et depuis trop longtemps pour être autonomes et efficaces, c’est mieux que rien du tout.

 

 

Orienter les politiques publiques à bon escient

La visite de la ferme a été suivie d’une réunion avec un certain nombre de responsables professionnels agricoles (Chambre d'agriculture, FDSEA, JA). « C’est le moment de se poser les bonnes questions pour orienter les politiques publiques en matières agricoles », pose Patrick Bastian, président de la commission Agriculture et Forêt de la Région Grand Est. Pour lui, comme pour d’autres, l’agriculture alsacienne aurait tout à gagner à s’orienter davantage vers la production de fruits et légumes. La densité de population élevée, et l’artificialisation des terres qui en découle, sont source de force et de faiblesse. Une force parce que tous ces habitants consomment. Une faiblesse parce que le parcellaire alsacien ne sera jamais celui de la Beauce. Par contre, les terres sont riches et, moyennant quelques investissements, l’eau est accessible en abondance via la nappe phréatique et l’irrigation. Jean Rottner rappelle que la Région travaille sur un plan irrigation, qui balaie aussi bien les systèmes d’irrigation à privilégier, que les conditions de création de bassins de rétention : « C’est un enjeu d’avenir », commente-t-il.

 

 

« L’épidémie de Covid-19 a mis en évidence un certain nombre de dysfonctionnements de l’agriculture française et européenne », constate Franck Sander, président de la FDSEA du Bas-Rhin, en préambule de cette réunion. Il s’agit donc d’en tirer les conclusions afin de repositionner les stratégies agricoles, notamment en matière d’emploi et de souveraineté alimentaire. « Mais attention à ne pas confondre souveraineté et autonomie alimentaire. Il s’agit de sécuriser l’approvisionnement en nourriture de la population, tout en préservant la vocation exportatrice de l’agriculture française », précise Franck Sander. Il estime aussi nécessaire d’avancer plus vite sur un dossier qui est sur la table depuis plusieurs années : l’approvisionnement en produits locaux de la restauration collective, ce qui implique de pouvoir privilégier les fournisseurs locaux dans la passation des marchés publics, mais aussi de travailler en amont pour proposer une offre en produits locaux qui réponde aux besoins de la restauration collective, par exemple des fruits et légumes déjà épluchés, découpés…

 

 

Accélérer la modernisation de l’agriculture

D’autres questions ont été évoquées durant cette réunion : la possibilité d’explorer une troisième voie entre agriculture biologique et conventionnelle ; les leviers à actionner pour améliorer la situation de l’élevage en Alsace, et plus particulièrement le fonctionnement du secteur de l’abattage, trop concentré aux mains de quelques-uns ; les moyens à mettre en œuvre pour soutenir la viticulture et la filière brassicole, fortement impactées par la Covid-19, citent pêle-mêle les participants à la réunion. En outre, face au défi climatique à relever, l’agriculture a des solutions à mettre en œuvre (photovoltaïque, petite méthanisation…), et les agriculteurs seront d’autant plus prêts à s’en saisir qu’ils seront soutenus par des politiques d’investissements publics efficaces et cohérentes.

Il n’y aura pas d’annonce fracassante de la part du dirigeant de la Région. Ce jour-là, il est venu pour écouter les praticiens de l’agriculture avant de prendre des décisions - une méthode qui a fait ses preuves mais que certains décideurs semblent oublier - et rassurer : « En mettant en lumière l’utilité des agriculteurs, la crise a incité les consommateurs à les regarder à nouveau avec les yeux de l’amour. Elle a aussi montré que la relocalisation commence à côté de chez soi, un élan que nous voulons encourager. » Il constate aussi que, dans le cadre du Business act post-Covid, engagé par la Région afin de relancer l’économie, « on en vient à parler d’agriculture dans tous les groupes de travail car elle est en lien avec des pans entiers de l’économie, comme la bioéconomie ; il faut donc accélérer sa modernisation ».

 

Asperges : des situations contrastées

La ferme Lux est un cas assez particulier. Rares sont les fermes en Alsace qui, comme elle, se sont spécialisées à ce point dans la production d’asperges. La plupart du temps, il s’agit d’une diversification sur quelques hectares. Et ces fermes-là devraient faire une assez bonne année vue le contexte. La production n’a pas été pléthorique, y compris dans les Landes, en tout cas pas suffisamment pour faire dégringoler les marchés. La vente directe a bien fonctionné, la grande distribution a relativement bien joué le jeu… « Ceux qui ont 5 à 6 ha d’asperges et de la main-d’œuvre familiale devraient bien s’en sortir », indique Patrick Bastian.

Bérengère de Butler

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